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Et, refleurir

Eric Tanké

Chroniqueur littéraire

14 October 2026
5 min de lecture
Et, refleurir

Et, refleurir

De Kiyémis, Éditions Philippe Rey, 1er février 2024, 384 pages

Pour nombre d’entre nous, immigrés installés depuis plusieurs années en Occident, ou issus de l’immigration, selon la formule consacrée, le quotidien finit par nous happer et nous saigner à blanc. Pourtant, au détour d’un trajet en transports en commun, de brèves parenthèses d’humanité viennent parfois fissurer la froideur d’une mécanique sociale indifférente. Qui ne s’est jamais retrouvé, dans un bus, un métro ou un train, face à une sœur africaine du troisième âge, assise seule, silencieuse, le regard perdu dans d’insondables pensées, comme coupée du monde et des siens ? Qu'est-ce qui l’a conduite jusqu’ici ? Que reste-t-il de sa vie d’avant ? Et surtout, qui connaît encore son histoire ?

Avec Et, refleurir, Kiyémis, blogueuse, poétesse et afroféministe camerounaise, arrache ces femmes à l’anonymat glaçant auquel notre indifférence les condamne parfois. Ces grand-mères croisées entre deux stations cessent d’être de simples silhouettes. Elles deviennent des femmes porteuses d’une histoire, d’une mémoire, de blessures et de renoncements, mais aussi de désirs, de rêves et d’une formidable capacité à refleurir. À travers ce récit, l’autrice rend hommage à sa propre grand-mère et, au-delà, à toutes ces femmes dont les parcours restent trop souvent invisibles.

D’Andoun à Coco, une vie en quête d’émancipation

Tout commence au Cameroun, dans la région du Centre, aux confins de Makénéné, à la lisière du pays bamiléké, dans le village de Nyokon. Dans ce village de savane typique du Grand Mbam, où la vie s’écoule au rythme des activités agricoles, notamment de la culture de l’arachide, naît la jeune Andoun. Son nom évoluera au fil du roman, comme une métamorphose qui épouse les épreuves, les expériences et les territoires traversés.

En 1958, devenue Anne-Marie, elle quitte avec enthousiasme son village pour rejoindre sa sœur aînée Madeleine, qui « a fait un beau mariage à Douala ». Mais les promesses de cette nouvelle vie s’effritent rapidement. André, le mari de Madeleine, maître d’hôtel à l’Akwa Palace, se montre d’une extrême obséquiosité envers la clientèle blanche, tandis qu’il déploie sa violence dans l’intimité du foyer. Il pousse Anne-Marie à renoncer à son nom de naissance, jugé trop rural, comme si celui-ci trahissait un manque d’ascension sociale et culturelle. À Douala, elle tombe sous le charme de Roger, un homme en uniforme. Peut-être le treillis exerce-t-il sur elle un pouvoir de séduction irrésistible. De cette relation naît Freya, qui deviendra le moteur de son existence. Mais Roger refuse d’assumer sa paternité. De retour au village, Anne-Marie subit le poids des conventions : la peur du qu’en-dira-t-on pousse sa famille à lui imposer un mariage avec Isaire Koundéré, un marchand de poisson. L’insupportable odeur de son commerce n’est pourtant que la partie émergée d’une union dans laquelle elle étouffe. Elle finit par s’en affranchir et découvre une passion pour l’esthétique, qui la conduit jusqu’en France, où elle espère se perfectionner. Mais l’eldorado se révèle impitoyable. Son propre frère, Stéphane, la dépouille de ses économies. Pour survivre, elle accepte les emplois les plus ingrats, récurant les toilettes et nettoyant des surfaces. Dans la France des années 1970, le froid n’est pas seulement climatique : le racisme s’affiche sans complexe. Pour sauver les apparences, elle s’asperge de Coco Chanel et soigne son allure. Une nouvelle identité s’impose : elle s’appellera Coco.

Les hommes se succèdent, sans jamais tenir leurs promesses. Il y a Renaud, l’éternel étudiant, et Solé, qui lui fait miroiter un avenir radieux alors qu’il est marié à une autre. Les désillusions s’accumulent, mais Coco ne renonce pas. Elle avance, tombe, se relève, portée par une énergie communicative. Et si elle se bat avec tant d’acharnement, c’est aussi pour Freya, à qui elle veut offrir ce qu’elle-même n’a pas toujours eu : une éducation, l’accès au savoir et la possibilité de choisir son destin.

Une ode à la refloraison

Il y a dans ce récit quelque chose de profondément requinquant. L’écriture, dont chaque chapitre s’ouvre sur un poème en vers libres faisant office de mise en bouche, exhale les parfums du Ndolé, ce plat emblématique de la cuisine camerounaise que Coco prépare avec doigté. Le Cameroun s’y révèle aussi à travers ses codes linguistiques, ses expressions populaires, des Sabitou aux whitiseurs, et ses références musicales, notamment les chansons de Grâce Decca. Autant de touches qui ancrent le récit dans une culture vivante, familière et foisonnante.

À l’image de l’arachide qui reverdit et refleurit au fil des saisons, Coco traverse les épreuves sans jamais perdre sa capacité à renaître. Chaque chute porte en elle la promesse d’un nouvel élan ; chaque désillusion ouvre la voie à une autre floraison.

Un roman comme un hymne à la résilience, une ode à la vie et une magnifique promesse de refloraison.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !

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