Le continent du tout et du presque rien
De Sami Tchak, 320 pages, 03/11/2021, Editions J.-C. Lattès
Il en est des auteurs comme ça : au terme de la lecture, vous êtes sonné, encore habité par le texte, et vous vous demandez comment vous avez pu passer à côté de cet écrivain. Il m’est difficile de résumer toutes les émotions que ce livre a suscitées en moi. Une conviction demeure pourtant : la nécessité d’aller au-delà de ce qui est dit, de dépasser les apparences et de déconstruire les vérités toutes faites. Sami Tchak s’attaque ainsi à ceux qui prétendent connaître l’Afrique, qu’ils soient spécialistes occidentaux ou Africains eux-mêmes. Car ni l’étude du continent ni l’appartenance à celui-ci ne suffisent à en épuiser la complexité.
Le titre, inspiré de Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien de Vladimir Jankélévitch, traduit cette difficulté. Le « Tout » et le « presque rien » renvoient à une Afrique trop souvent généralisée, réduite à une entité unique et homogène, alors qu’elle est une mosaïque de pays, de cultures et de réalités. C’est précisément cette tentation de simplification que Sami Tchak entreprend de déconstruire, en interrogeant aussi bien les regards extérieurs que ceux qui, depuis l’intérieur, prétendent détenir les clés de l’Afrique.
Le roman raconte l’histoire de Maurice Boyer, universitaire et ethnologue français qui, arrivé à l’âge de la retraite, entreprend de faire le bilan d’une cinquantaine d’années consacrées à l’étude de l’Afrique. Élève de Georges Balandier, le jeune Boyer part en 1970 au Togo, dans le village de Tedi, pour y préparer sa thèse consacrée à l'ethnie Tem. Seul Blanc du village, mais ayant appris la langue locale, il est progressivement accueilli par les habitants et s’immerge dans leur quotidien. Cette première partie, construite comme un journal de terrain, prend les allures d’un véritable roman d’initiation. Au contact du chef du village, Wouro-Tou, de ses épouses, de la plus jeune dont il s’amourache, et surtout de l’imam, personnage énigmatique ayant étudié la philosophie à la Sorbonne, Boyer découvre une société dont les réalités lui échappent souvent. Pendant deux années, il partage la vie des Tem et acquiert le sentiment de bien connaître cette société. Pourtant, entre pouvoir coutumier, influence de l’islam et héritage occidental, il mesure progressivement la difficulté d’en saisir toute la complexité. De retour en France, son expérience de terrain devient un savoir universitaire et lui permet de s’imposer comme spécialiste des Tem. Il poursuit sa carrière académique, rencontre Aurélie, elle-même doctorante travaillant sur les Noirs du Brésil, et évolue dans un milieu intellectuel où se croisent chercheurs européens et africains.
La seconde partie du roman élargit considérablement la réflexion. À travers colloques, conversations, correspondances et débats, Sami Tchak fait défiler une multitude de points de vue sur l’Afrique. Il met en scène les rivalités universitaires, les ambitions personnelles, les fantasmes et les préjugés, mais aussi les différentes théories qui ont tenté de penser le continent : colonialisme, néocolonialisme, panafricanisme, afropessimisme ou pensée décoloniale. Avec humour et ironie, l’auteur montre comment les idées circulent, se répondent, s’empruntent et sont parfois récupérées par ceux qui cherchent à s’imposer dans le monde académique. Mais derrière les débats théoriques demeurent les réalités humaines : les amours, les désirs, les rivalités et les rencontres. C’est cette place accordée à la vie qui donne au roman sa dimension profondément littéraire.
Avec le recul de l’âge, Maurice Boyer finit par interroger les fondements mêmes de sa carrière. Son immersion au Togo lui a-t-elle réellement permis de comprendre les Tem ? Peut-on, à partir de l’étude d’une population, prétendre connaître un continent tout entier ? Et celui qui observe l’autre peut-il véritablement s’affranchir de ses propres représentations, de son histoire et de ses ambitions ?
À travers le parcours de Boyer, Sami Tchak interroge ainsi la manière dont l’Afrique a été observée, étudiée, interprétée et racontée, aussi bien par les chercheurs occidentaux que par les intellectuels africains eux-mêmes. Le roman dépasse donc largement l’histoire personnelle d’un ethnologue : il devient une réflexion sur les limites du savoir et sur le rapport entre celui qui regarde et celui qui est regardé. Le lecteur est invité à entreprendre, avec Maurice Boyer, un véritable périple intellectuel à travers les représentations de l’Afrique et à exercer son propre esprit critique. Car derrière cette histoire se pose une question fondamentale : peut-on réellement prétendre connaître l’Afrique, ou toute tentative de la définir risque-t-elle toujours d’en réduire la complexité ?
C’est peut-être là que réside l’une des grandes forces du roman : Sami Tchak ne se contente pas de déconstruire le regard porté sur l’Afrique ; il interroge également celui qui regarde. Celui qui observe et prétend savoir n’est jamais totalement extérieur à ce qu’il cherche à comprendre. Il porte avec lui son histoire, ses préjugés et ses propres catégories de pensée.
À travers Maurice Boyer, l’auteur nous invite finalement à nous méfier de ceux qui prétendent posséder les clés de l’Afrique, qu’ils viennent d’ailleurs ou qu’ils soient issus du continent lui-même. Car l’Afrique se dérobe aux définitions trop simples, aux certitudes trop rapides et aux discours qui prétendent en épuiser le sens. C’est peut-être cela, au fond, que suggère le titre : un continent du « Tout » et du « presque rien », parce qu’entre ce que nous croyons savoir et ce qui nous échappe demeure cet espace du « je-ne-sais-quoi », cet espace où commence véritablement la pensée.
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Eric Tanké
Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !
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