Retour aux articles

Christian Eboulé redonne vie au capitaine Charles N'Tchoréré, l'humanisme face au drame colonial

Eric Tanké

Chroniqueur littéraire

04 August 2026
4 min de lecture
Christian Eboulé redonne vie au capitaine Charles N'Tchoréré, l'humanisme face au drame colonial

Le Testament de Charles

Christian Eboulé Les Lettres Mouchetées, 14 septembre 2024, 205 pages

Journaliste camerounais spécialiste de l’histoire africaine, Christian Eboulé livre avec Le Testament de Charles un roman qui dépasse largement le récit consacré aux Tirailleurs sénégalais. Ce n’est pas seulement un texte sur les tirailleurs, c’est aussi celui du tiraillement. Il explore le déchirement intérieur de ceux qui tentent de concilier deux mondes : accueillir une culture venue d’ailleurs sans renoncer à leur héritage. Cette réflexion sur l’identité, la mémoire et le dialogue des civilisations évoque, par sa profondeur, L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane.

L’ouvrage s’inscrit aussi dans un indispensable travail de mémoire en rendant hommage au capitaine Charles N’Tchoréré (1896-1940), officier d'origine gabonaise exécuté par la Wehrmacht à Airaines, dans la Somme, pour avoir refusé d’être traité autrement que comme un officier français. Plutôt qu’une biographie ou un essai historique, Christian Eboulé choisit le roman afin de restituer toute la complexité humaine d’un destin devenu exemplaire.

Le récit s’ouvre sur les dernières heures de Charles Henri Okili Yi Ntchongwè, le double littéraire du capitaine Charles N'Tchoréré, capturé alors qu’il commandait son bataillon chargé de couvrir la retraite des troupes françaises. Dans l’attente de son exécution, il revisite les grandes étapes de son existence : son enfance au Gabon, la séparation d’avec son père installé au Cameroun allemand, la disparition tragique de sa mère et de son frère au cours d’une traversée du fleuve Ntem, son passage à l’école Montfort, dirigée par le Pères Spiritains au Gabon, puis son engagement volontaire dans le corps des Tirailleurs sénégalais en 1916. Sa carrière le conduisit en Syrie, où il devient le premier Africain promu sous-lieutenant, avant de prendre la direction de l’École des Enfants de troupe de Kati puis du Prytanée militaire de Saint-Louis, qui portera son nom à partir de 1973. Mobilisé en France en 1939, il est capturé après une résistance acharnée. Refusant la séparation entre soldats africains et européens et dénonçant les mauvais traitements infligés à ses hommes, il est exécuté sommairement. Son corps, profané après sa mort, devient le symbole ultime de la violence et du racisme du régime nazi.

Loin de toute hagiographie, Le Testament de Charles est également un roman spirituel. Christian Eboulé alterne les repères biographiques, les pensées qui traversent son héros à l’approche de la mort et les dialogues imaginaires avec son grand-père Okili. Défenseur des traditions, celui-ci porte un regard sévère sur la colonisation, qu’il accuse d’avoir dépossédé les peuples africains de leurs terres, de leur dignité et de leurs croyances, au profit d’un ordre politique, économique et religieux fondé sur la domination. Face à cette vision, Charles N’Tchoréré poursuit un idéal profondément humaniste. Convaincu que Noirs et Blancs appartiennent à une même humanité, il veut démontrer que la couleur de peau ne saurait fonder une hiérarchie entre les hommes. Son engagement dépasse la seule revendication de l’égalité des droits : il défend l’égale dignité de tous. Cette tension entre fidélité aux racines, aspiration à l’universel et désillusion face aux contradictions du système colonial donne au roman toute sa puissance.

Par cette œuvre sensible et solidement documentée, Christian Eboulé redonne vie à une figure majeure de l’histoire africaine et française. Plus qu’un hommage au capitaine Charles N’Tchoréré, Le Testament de Charles est une profonde réflexion sur la mémoire, l’identité, la transmission et le prix de la fidélité à ses convictions. À travers ce récit, l’auteur invite également à une réflexion sur les chemins de l’émancipation des peuples et du développement des nations. Comme le rappelle avec justesse le vieux Okili : « Il ne nous sera d’aucune utilité de vouloir dupliquer pour nos sociétés un modèle qui a contribué à tuer nos civilisations. Il ne s’agit pas non plus de convoquer des cultures à jamais disparues ou de faire revivre des sociétés mortes. » Entre imitation aveugle et nostalgie stérile, Christian Eboulé plaide ainsi pour une voie propre, enracinée dans l’histoire, ouverte sur le monde et résolument tournée vers l’avenir.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !

Voir tous ses articles

Commentaires (0)

Votre commentaire sera visible après modération.

Soyez le premier à commenter cet article !

Partagez votre avis et démarrez la conversation

Articles similaires

Aline et les hommes de guerre
En vedette
Littérature Africaine Romans

Aline et les hommes de guerre

Eric Tanké
6 min

Dans la torpeur coloniale, une voix refuse de se taire. Celle d’Aline Sitoé Diatta, « la femme qui dépasse l’homme », reine et prophétesse de Casamance

463
0
il y a 1 mois
Lire