Aline et les hommes de guerre
(19 août 2020, Éditions de l’observatoire), 304 pages, de Karine Silla
Tout commence par une alerte sur mon téléphone : le signal sonore, bref et sec, m’annonce la mise en ligne du dernier numéro de mon magazine littéraire. Nous sommes à l’été 2020, au mois d’août. Nous ployons alors sous les effets des secousses telluriques de la pandémie de Covid-19. Le temps d’une interview, je tombe littéralement en pamoison devant l’héroïsme de cette jeune Casamançaise qui tint tête au pouvoir colonial français. Comme si, dans ce moment d’asthénie généralisée, il avait fallu qu’une voix, porteuse de convictions et de résilience, surgisse avec pour mission de nous réveiller de cette léthargie, de nous tirer de cette forme de torpeur collective.
Je me suis délecté de la force entraînante du texte de l’écrivaine, actrice, scénariste et réalisatrice franco-sénégalaise Karine Silla. Le ton est donné dès la première de couverture par la photographie d’une jeune femme aux seins nus, une pipe entre les lèvres, qui vous toise du regard avec une forme de détachement, mélange de condescendance, de résilience et de résistance.
Née en 1920 à Kabrousse, en Basse-Casamance, au Sénégal, dans une famille de riziculteurs, Aline Sitoé Diatta est confiée à son oncle paternel, qui l’élève et lui inculque les valeurs diolas après la mort de son père. Alors qu’elle n’a que sept ans, elle perd également son oncle et décide de quitter son village. Elle part d’abord travailler comme docker au port de Ziguinchor, avant de rejoindre Dakar, où elle se met, comme bonne, au service d’une famille de colons français.
C’est là qu’elle va « entendre une voix » qui lui demandera de retourner dans son pays natal pour prendre la tête de la lutte de libération de son peuple. Le récit nous présente le parcours d’une sorte de « Jeanne d’Arc » africaine, avec toutefois, une différence essentielle : Aline ne cherche pas la confrontation armée et entend défendre son peuple par la seule force de la parole. Devant son influence grandissante, elle est arrêtée puis déportée par le pouvoir colonial. Elle meurt, à seulement vingt-quatre ans, dans d’inhumaines conditions de détention, dans une prison coloniale à Tombouctou.
Le lecteur plonge en immersion dans le quotidien de la colonie au début du XXe siècle et se retrouve happé par la simplicité de la vie d’un village de riziculteurs diolas, un peuple établi en Casamance, mais également présent en Gambie et en Guinée-Bissau. Il est embarqué dans les arcanes de traditions qui rythment la vie de cette ethnie particulièrement connue, notamment au sein de l’administration coloniale, pour son insoumission.
« Le Diola ne peut concevoir qu’un homme soit supérieur à un autre ; il lui est impossible de soumettre quelqu’un en esclavage », souligne l’auteure.
Aline sonnera la révolte face au colon. Elle sensibilise son peuple en l’appelant à prendre conscience des absurdités et des injustices de la colonisation. Elle dénonce l’assujettissement à l’impôt, qui contribue à renforcer les moyens d’oppression du pouvoir colonial sur les populations qui le paient. Elle s’insurge également contre la décision de remplacer la culture du riz par celle de l’arachide, destinée à l’exportation, qu’elle compare à une « culture de l’esclave ». Le texte s’inscrit également dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale, mettant aux prises les forces de la France libre du général de Gaulle face à celles du gouvernement de Vichy, représenté à Dakar par le gouverneur Boisson.
Le lecteur se prendra d’admiration pour des personnages dont les positionnements intellectuels semblent constituer des marqueurs idéologiques de leur époque. Parmi eux, Jean, l’anticolonialiste, soucieux de la préservation des cultures africaines. A ses côtés, l’auteure nous brosse également le portrait de Martin, jeune métropolitain, administrateur des colonies, fraîchement débarqué à Dakar avec sa famille, habité de préjugés et de stéréotypes sur les peuples africains, qu’il qualifie de « sauvages ». Le jeune Martin perçoit dans l’entreprise coloniale une mission civilisatrice porteuse de progrès pour les populations locales. Mais, en butte aux incohérences de ses postures, il changera progressivement de point de vue. À côté d’eux apparaissent d’autres personnages, notamment Diamacoune, le vénérable Diola, dont l’évocation du nom rappelle celui de l’abbé Augustin Diamacoune Senghor, figure historique des mouvements indépendantistes casamançais qui s’opposa au pouvoir central de Dakar dans les années 1980.
Le texte prend une dimension écologique : Aline, la prophétesse capable de faire tomber les pluies pour arroser les rizières, se bat pour la préservation des forêts sacrées et pour une reconnexion avec la nature. Cette dimension résonne singulièrement avec les préoccupations environnementales contemporaines
Porté par une écriture fine, un style laissant entrevoir les aptitudes de dramaturge de l’auteure, le texte fait revivre dans notre imaginaire une figure majeure et féminine de la lutte anticolonialiste en Afrique.
Le Sénégal a, à travers diverses présidences qui se sont succédé, accompli un important travail pour assurer la pérennisation de la figure d’Aline Sitoé Diatta. Sous la présidence d’Abdou Diouf, le stade de Ziguinchor a été baptisé de son nom. En 2008, un bateau portant son nom a été inauguré. Dans les années 1980, elle avait été popularisée par une chanson d’Alioune Kassé, « Jigën ju man goor » (la femme qui dépasse l’homme). Ce travail de pérennisation doit être poursuivi et renforcé dans toute l’Afrique. Le texte de Karine Sila s’inscrit dans cette approche.
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Eric Tanké
Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !
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