Je remercie la nuit
Mémoire d’encrier, 19 août 2024, 313 pages, de Véronique Tadjo.
Le 11 avril 2011, le monde découvre les images d’un président ivoirien arrêté, coiffé d’un casque et vêtu d’un gilet pare-balles, entouré de combattants des « Forces nouvelles ». Cette scène marque l’épilogue d’une crise politico-militaire née d’une élection présidentielle contestée, dont les répercussions dépassent les frontières ivoiriennes. Dans son récit, la poétesse et romancière Véronique Tadjo revisite cette période tourmentée à travers l’université, véritable miroir des fractures politiques, idéologiques et sociales qui traversent alors la société ivoirienne.
C’est l’histoire d’une amitié profonde, que l’autrice ivoirienne résume par l’expression « ton pied, mon pied », entre deux étudiantes de l’université d’Abidjan : Yasmina, une Dioula originaire de Korhogo, au Nord, et Flora, chrétienne d’ethnie Gouro, originaire du Centre-Ouest. Inscrites respectivement en Biologie et en Littérature, elles partagent une passion dévorante pour les livres. Mais cette belle complicité sera mise à rude épreuve par la crise politique qui déchire le pays. Pour préserver leur amitié, les deux jeunes filles tentent d’éviter les discussions politiques, sans parvenir à se soustraire à l’omniprésence du conflit.
La première partie, intitulée « Côte d’Ivoire, 2010-2011 », s’ouvre sur le voyage retour de Flora, partie passer des vacances dans la famille de Yasmina dans le Nord. Lors d’un contrôle routier effectué par les forces loyalistes acquises à Laurent Gbagbo, son origine ethnique lui évite le pire. Elle prend alors pleinement conscience de la violence du conflit en imaginant ce qui serait arrivé si son amie avait été à ses côtés.
La crise s'immisce partout, jusque dans l'entourage des deux étudiantes. Eric, le petit ami de Flora, est un jeune patriote, proche du « Général » de la rue qui s’est donné pour mission « d’organiser la jeunesse ivoirienne pour la constituer en bras politique », une sorte de personnage fantasque qui rappelle à Flora une légende allemande du 19ème siècle, Le joueur de flûte. Le roman souligne également le rôle déterminant des médias : faute de confiance dans les chaînes nationales, les populations se tournent vers les radios étrangères. RFI annonce ainsi la victoire d’Alassane Ouattara avec 54,10 % des voix, tandis que la télévision nationale proclame le lendemain celle de Laurent Gbagbo avec 51,45 %. « Deux présidents. Deux gouvernements. Deux armées. Les citoyens ordinaires plongèrent la tête sous l’eau. Les autres, ceux qui avaient la tête hors de l’eau, aiguisaient leurs couteaux ». Au fil du récit, l'amitié des deux jeunes femmes tente de résister aux fractures politiques, sur fond d'interventions de la communauté internationale et du président français Nicolas Sarkozy. Exaspérée par cette situation, Flora, qui avait voté blanc, trouve sur Facebook un exutoire à son indignation. Elle y appelle les deux « présidents » à renoncer au pouvoir. Son message suscite de nombreux likes, mais fait également d'elle une cible pour l'un des camps. La fuite et l'exil deviennent alors son unique issue.
La seconde partie, « Afrique du Sud, 2011-2016 », nous entraîne à Johannesburg, où Flora tente de reconstruire sa vie. Dans cette immense métropole, elle découvre les réalités de l'exil et les codes nécessaires à la survie dans une société où, malgré les difficultés, « on finit toujours par s'arranger ». Le conflit ivoirien semble même s'exporter au sein des foyers africains qui l'accueillent, dans une atmosphère qui rappelle celle de l'immigration africaine en France dans les années 1970. Flora découvre aussi le regard distancié que les Sud-Africains portent sur le reste du continent. C'est enfin dans cette nouvelle vie qu'elle rencontre Xolile, un artiste-peintre auprès duquel elle découvre l'amour et les élans de la jeunesse.
Le texte aborde des thématiques fortes : le tribalisme, le colonialisme, la capacité des États africains à tracer librement leur propre voie, mais aussi la sororité, les religions et l’amitié face aux assignations identitaires.
Il pose surtout un regard nécessaire, à distance des passions que suscite l’immédiateté des tensions. Car on pourrait croire, à tort, que les blessures se sont refermées simplement parce que les armes se sont tues. À travers la fiction, le roman interroge la présence latente des conflits en Afrique et leurs résonances dans les sociétés contemporaines. Premier roman consacré à cette crise ivoirienne, il ouvre également un espace de réflexion sur d’autres crises dont les échos résonnent encore dans l’actualité. Au Cameroun, la journée du 6 avril 1984 constitue, à cet égard, un épisode de notre histoire qui mériterait lui aussi ce regard distancié de la littérature.
L’écriture séduit par sa simplicité, sa poésie, son sens du rythme et une construction narrative qui tient le lecteur en haleine jusqu’au bout. C’est une lecture qui se savoure presque comme un morceau de Coupé-décalé ou de Zouglou, en se laissant porter par la puissance évocatrice d’un bon plat d’Attiéké, tout en revisitant un épisode marquant de l’histoire politique ivoirienne.
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Eric Tanké
Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !
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