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Avec Nos vies sauvages, Hemley Boum lâche les chevaux : une voix, un pays, des désillusions

Eric Tanké

Chroniqueur littéraire

09 September 2026
6 min de lecture
Avec Nos vies sauvages, Hemley Boum lâche les chevaux : une voix, un pays, des désillusions

Nos vies sauvages

Editions Gallimard, 20 août 2026 336 pages. De l’autrice camerounaise Hemley Boum

Il fut un temps où, pris dans les serres de la passion, je m’emportai à propos de l’autrice camerounaise Hemley Boum. Depuis Si d’aimer, quelque chose s’était noué entre son écriture et moi, lien que Les Maquisards, Les Jours viennent et passent, puis Le Rêve du pêcheur n’avaient cessé de resserrer.

J’aimais cette voix qui savait raconter, suggérer, gronder, et surtout regarder le Cameroun droit dans les yeux. Mais, je l’avoue, je restais sur ma faim. Je voulais qu’elle rompe avec les précautions de la protestation à fleurets mouchetés et qu’elle s’abandonne pleinement à cette littérature de combat dont Mongo Beti avait fait une nécessité, et que d’autres comme Patrick Nganang ou Eugène Ébodé ont, à leur manière, prolongée. Je voulais que Hemley Boum lâche enfin les chevaux. Qu’elle se mette en colère. Vraiment.

Il faut croire que mes prières ont été entendues.

Me voici donc, quelques années plus tard, obligé de faire acte de contrition. Car Nos vies sauvages est peut-être le livre dans lequel sa voix trouve enfin l’espace, la liberté et la puissance que j’attendais. Je pensais attendre de Hemley Boum un livre. J’attendais en réalité une voix. Avec Nos vies sauvages, cette voix est là.

Et elle parle fort.

Dans une construction narrative singulière, le premier chapitre suffit paradoxalement à révéler les contours de l’intrigue et même son dénouement. Loin de tuer le suspense, cette connaissance anticipée en accentue la tension : comme dans un polar, on ne cherche plus à savoir ce qui va arriver, mais comment tout cela va advenir.

Le récit s’ouvre sur Ndolo Elimbi, détenue dans la sinistre prison de Kondengui, à Yaoundé. Avocate engagée dans l’opposition, elle paie le prix de son combat contre le régime. Depuis sa cellule, elle écrit à Enow Alaka, éminent juriste, figure de l’opposition contrainte à l’exil et grand amour de sa vie.

À travers ses souvenirs se dessine une famille bourgeoise où pouvoir, argent et compromissions se mêlent, mais aussi une famille hantée par de lourds secrets dont chacun porte le poids. Sa mère, Sippora Elimbi, longtemps enfermée dans les apparences du mariage, se révèle, après le décès de son époux, une femme libre et au caractère bien trempé. A quatre-vingts ans, elle met désormais son intelligence et sa connaissance des rapports de pouvoir au service d’un seul objectif : sauver sa fille. Pour y parvenir, elle s’allie à la commissaire Zeinabou Ndam. Zeinabou Ndam est « de la génération des pionnières, un pur produit du système Biya à ses débuts ». Elle est de ceux qui y ont cru, au « Renouveau » promis par le président à son accession au pouvoir, avant de déchanter. Issue d’un milieu modeste, elle gravit les échelons jusqu’à être repérée par Théodore Fokam, le redoutable directeur de la Sûreté nationale. Elle devient l’une de ses exécutantes les plus efficaces, chargée du renseignement, de la surveillance et de l’intimidation. Sa nouvelle mission : infiltrer l’entourage de Ndolo Elimbi. Mais rien ne va se dérouler comme prévu. Au contact de Ndolo, Zeinabou se trouve confrontée à ses propres choix et aux contradictions du système qu’elle sert. Entre devoir, loyauté et conscience, les frontières se brouillent. Et elles ne seront finalement pas deux, mais trois. Me Arlette Mboma, avocate, blanche, ancienne formatrice de Ndolo et proche des milieux d’affaires et du pouvoir, entre dans la danse. Derrière cette proximité avec les puissants se cache une blessure ancienne : à ses débuts au Cameroun, son chemin avait croisé celui de Théodore Fokam. Une rencontre dont les effets ne sont manifestement pas épuisés.

Il y a, dans ce texte qui exsude la Camerounité, une focale singulière à travers laquelle Hemley Boum observe son pays et les désillusions accumulées au fil de quatre décennies de pouvoir. Nos vies sauvages est un roman choral qui explore les décennies Biya et les mécanismes d’un pouvoir capable d’embrigader, d’endormir les consciences et de faire taire les voix dissidentes. Le récit montre aussi comment un pouvoir durable peut s’immiscer dans les vies, en façonnant les comportements, les destins et les relations. Mais le roman n’épargne pas davantage l’opposition, dont il met en lumière les hésitations, les renoncements et les nombreux rendez-vous manqués avec l’histoire.

La connaissance intime du microcosme sociopolitique camerounais par l’autrice rend troublantes certaines correspondances. Le chef des renseignements, dans le roman d’ethnie Bamiléké, semble ainsi faire surgir dans la mémoire collective la figure du redoutable Jean Fochivé, un Bamoun. Michel Essissima, jeune manifestant des émeutes de février 2008, porte un nom à consonance beti, alors même que cette communauté est souvent associée à tort au pouvoir. Difficile de ne pas y voir un pied de nez à l’absurdité du tribalisme qui mine profondément le pays : en rebattant les cartes, Hemley Boum semble déjouer les assignations communautaires qui structurent si souvent l’imaginaire politique camerounais. Me Ndolo Elimbi, enfin, rappelle la figure de Me Michèle Ndocki, avocate d’opposition arrêtée dans des circonstances troubles à la frontière nigériane.

Dans un Cameroun où, depuis la présidentielle de 2018, les fractures se sont durcies jusque dans le vocabulaire politique, « Sardinards » d’un côté, « Tontinards » de l’autre, tous ont intérêt à lire ce livre. Car Hemley Boum ne distribue pas les bons et les mauvais points. Elle ausculte un système, ses victimes, ses serviteurs et ses résistants, tout en révélant les compromissions de ceux qui le combattent. Sa grande force est de faire du Cameroun un personnage à part entière, marqué par ses fractures, ses espoirs et sa quête de liberté.

Eric Tanké

Eric Tanké

Bonjour et bienvenue ! Je m’appelle Eric Tchuitio Tanké, même si beaucoup me connaissent sous le nom de Boileau, un surnom qui me suit depuis mes années de lycée, principalement en Première littéraire, dans une petite ville de l'Ouest Cameroun, au Lycée classiques de Bagangté. Autant dire que mon histoire d’amour avec les mots ne date pas d’hier ! J’ai toujours aimé les livres, les belles histoires et surtout ce petit quelque chose de magique qui se produit lorsqu’un texte nous touche, nous surprend ou nous fait voyager. J’aime lire, faire lire, découvrir, raconter et, par-dessus tout, partager les émotions et les réflexions que les livres font naître en moi. Après des études en linguistique appliquée, littérature et traduction à l’Université de la Sarre, dans le sud-ouest de l’Allemagne, j’ai posé mes valises à Bruxelles. Mais une chose n’a pas changé : ma curiosité pour les mots et mon plaisir de me perdre dans les pages d’un bon livre. Ce blog est donc un peu mon carnet de lectures ouvert à tous : un espace pour parler des livres que j’aime, de ceux qui m’interpellent, de ceux qui me bousculent parfois… et, surtout, pour donner envie de tourner quelques pages à son tour. Alors, bienvenue dans mon univers de lecteurs, et surtout, bonne lecture !

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